CHAPITRE VI

Chroniques mytanes (extraits).

« Les données », d'Ikan En Sue.

 

 

De jour, dans la Cité, les hiumes s'activent au servage et, à l'exception du favel dans lequel ils sont relativement indépendants, ne peuvent se déplacer qu'en « troupeaux » encadrés par des sys, dans l'entourage de leur maître pour le servir ou seuls, mandatés par un membre des hautes castes, afin d'accomplir une charge ; le cou de ces derniers hiumes est entouré d'un collier de bronze frappé du sceau du mandataire. Tout hiume non accompagné et dépourvu de Mandat (dénomination du collier) est à la merci de qui le surprend et, souvent, massacré sur place.

De nuit, tout déplacement hiume est interdit. Même les notables braines ou mystes doivent demander une autorisation municipale pour véhiculer leurs esclaves, lourdement accompagnés de gardes warshs. De nombreuses patrouilles sys arpentent chaque quartier de la ville. Pourtant, jouissant de leur mauvaise adaptation circadienne (ou, plus précisément, de l'excellente adaptation des « mutés » au rythme mytan), les nones profitent de l'ombre nocturne pour se livrer à leurs activités secrètes sans prendre beaucoup de précautions.

À propos de la Cité, il convient de préciser une chose : sans en être réellement proscrits (alors qu'ils le sont de la Citadelle), les illes n'y sont pas tolérés et n'y apparaissent jamais de jour.

 

*

**

 

Le port de la Cité était vingt fois plus important que celui de Tann-Tori et la ville elle-même dix fois plus grosse, mais si l'accès maritime au port n'était pas davantage contrôlé que dans la capitale de Saraz, l'arrivée par voie de terre et l'entrée en ville s'effectuaient par de longues allées entre les remparts (le port était bordé d'un mur de trois mètres de haut), et toutes les allées et venues étaient surveillées par des rangées stressantes de sys. Cependant, ce contrôle était plus préventif que draconien, les sys se contentant généralement de dévisager les passants sans même leur adresser la parole, épiçant parfois leur quotidien de rares vérifications le plus souvent formelles. Une maine, un sydo et un hiume ne les avaient pas alertés, même si le Vert qui commandait le passage les avait reconnus comme étrangers à la Cité et s'était permis d'expliquer à Audham les règles relatives à la circulation des hiumes, avant de lui remettre un Mandat d'un bronze mal vieilli pour Fyrh.

Audh s'était empressée de le passer autour du cou de l’ille. Le regard qu'il lui avait retourné valait son pesant d'invectives.

— Tant qu'il est avec toi, c'est inutile, était intervenu le Vert.

— J'ai mes habitudes.

— Tu es déjà venue ?

Le sy doutait, mais il se méfiait : en un an, il avait croisé trop de discrets émissaires de la Citadelle (trois, mais chaque fois il avait eu conscience de passer très près d'une réprimande) pour se contenter d'impressions.

— J'ai grandi là-haut, avait répliqué Audham.

Elle n'avait pas eu besoin d'en dire plus. Les soupçons du Vert se confirmaient dangereusement. Il l'avait saluée et les avait laissés passer.

La découverte de la Cité n'avait pas été à proprement parler un ravissement ; tous les cinquante mètres, Audh montait en pression, et son regard était vite redevenu la glace que personne ne pouvait soutenir. Chaque intersection élevait sa colère au carré.

Là, quatre Rouges pressaient deux rangées d'hiumes squelettiques, titubants, entravés entre eux d'une chaîne aux fers incrustés dans leurs chevilles. Plus loin, devant une échoppe, un couple beese surveillait le travail de quatre gamins à genoux devant un banc auquel leurs pieds étaient liés, ils trempaient et nettoyaient des instruments métalliques, dans une solution probablement acide car leurs mains étaient rongées jusqu'à l'os. À côté, une femme enceinte, à bout de force, astiquait des bassines irrécupérables, tandis qu'un vieillard (qui avait sûrement moins de quinze ans mytans) faisait d'incessants aller-retour, les bras surchargés d'objets de toutes sortes, entre une autre échoppe et la rue, empilant son fardeau sur un chariot à bras qu'un homme aux blessures purulentes allait tirer, dès qu'il serait surchargé à tuer un bœuf. Ici, un braine déclassé se passait les nerfs sur une jeune fille tuméfiée et, à deux pas, un bras tranché au coude, une orbite évidée, un none (cela s'entendait à son langage) suppliait un beese de le garder à son service. Et cetera, et cetera, jusqu'à ne plus être révolté.

L'horreur chaque mètre, normale à s'en arracher les yeux ; pas une once d'humanité dans l'attitude des maîtres, plus rien d'humain chez leurs esclaves… Cette fois, l'agent Audham En-Tha était sur Mytale. J'espère que Nadija Sin est à la hauteur de vos craintes, Rib ! pensa-t-elle violemment. Parce qu'il est hors de question que je reste ici ; rien n'était plus définitif que cette rage. Mais je reviendrai, vous pouvez me faire confiance, avec cinquante croiseurs et toute la Garde Homéocrate ! Oui. Et les evres paieraient.

 

*

**

 

Des trois, bien sûr, seul Fyrh connaissait la ville, Seddhi était un pur produit de Saraz, cas fort rare puisque Saraz ne possédait qu'une seule maison de Reproductrices. Encore, s'il y avait déjà séjourné, Fille connaissait-il surtout la Cité par des plans – les illes semblaient posséder des cartes précises de tout Mytale –, mais il les guidait toujours sans la moindre hésitation.

À deux reprises, Liet' manqua les trahir d'un miaulement plaintif et, deux fois, Audham imposa leur intégrité d'attitudes aussi impériales qu'indiscutablement maines. Il était facile de jouer les personnalités insupportables dans une ville où tous les notables étaient arrogants, hautains et infects : la proximité du saint des saints contraignait les puissants à la paranoïa. En matière d'indélicatesse, Audham pouvait rendre point pour point ; de plus, les maines étaient rarissimes, craints et fréquemment aux ordres directs des evres. On les apostropha, on essuya la plus froide des menaces et on les oublia.

Leur point de chute était une propriété immense dressée sur les pentes qui conduisaient à la Citadelle, un véritable fortin au cœur du quartier réservé aux braines et aux mystes travaillant à la Citadelle, mais à un échelon si bas qu'ils n'y étaient pas logés. Comme la plupart des résidences alentour, celle-ci abritait une communauté d'une cinquantaine d'individus que faisaient vivre près d'un millier d'hiumes. À l'exception de deux couples mystes, aussi stables qu'anachroniques, la communauté n'était constituée que de braines. Tous étaient tolérants vis-à-vis des illes, mais seuls six d'entre eux et les quatre mystes œuvraient directement avec Island contre le pouvoir evre.

Audh, Fyrh et Seddhi arrivèrent en fin de journée et furent accueillis par un hiume, qui se comportait plus comme un gérant que comme un esclave. Il les guida jusqu'à l'aile des visiteurs et leur octroya une suite luxueuse, avec terrasse boisée et thermes.

— Vous pouvez libérer le ti-ksin, annonça-t-il après avoir refermé la porte des appartements derrière lui. C'est un ti-ksin, n'est-ce pas, Fyrh Afira Fahr ?

 

Fyrh le dévisagea longuement, comme pour se remémorer de lointains souvenirs, ne retrouva pas le nom du none (cela ne faisait aucun doute) et posa délicatement Liet' sur le parquet. La chatte s'ébroua puis entreprit rageusement de se lustrer tout le poil à petits coups de langue.

— Audh Onido Dham, Seddhi, présenta-t-il ses compagnons, pour ne pas avoir à dire autre chose.

— Mart. (Le none s'inclina.) Je suis en quelque sorte le majordome du castel. (Il eut un sourire pour Audham.) Votre déguisement est irréprochable, Audh-ille. Seule la connaissance de votre venue m'a permis de vous percer à jour.

— Le majordome ? s'inquiéta Fyrh. Qu'est devenu Anthin ?

— Il a dû quitter le castel. (Mart regardait ses interlocuteurs droit dans les yeux avec un doux mélange de provocation et de mépris.) Certaines de ses activités devenaient dangereuses pour tous.

— Ses activités ?

— Oÿn Fia, je pense. (La froideur de Mart ne laissait pas transparaître sa personnalité, mais Audh décida que lui aussi était Oÿn Fia. Il désigna la terrasse.) Elle est à l'abri des regards indiscrets, vous pouvez en jouir comme vous l'entendez. (La déclaration concernait essentiellement les allées et venues de Liet'.) Je vous fais apporter une collation dans l'heure, et j'informe Deg-myste de votre présence dès son retour.

Il s'apprêta à sortir.

— Comment connaissiez-vous ma présence et notre arrivée ? le rappela Audham.

— Je crains fort que toute la Cité ait été au courant, Audh-ille, répondit-il. Deg vous expliquera. (Il ouvrit la porte et se retourna une dernière fois avant de les quitter.) Je suis désolé pour Tag', Fyrh-ille.

Il n'en avait pas l'air, mais il devait être sincère.

 

*

**

 

Deg-myste arriva à la nuit, avec un plateau roulant débordant de plats fumants, une braine qui aurait pu être la jumelle de Sastiss (elle n'affichait d'ailleurs aucune féminité) et une femme magnifique qu'il présenta comme sa compagne : Laïji-myste.

Deg était immense et Laïji de la taille d'Audh ; ils étaient longilignes, gracieux et portaient une douceur infinie sur leurs traits, mais leurs yeux d'un bleu transparent étaient tristes et la blancheur de leurs cheveux sur la peau diaphane de leurs visages trop fins nuançait cette douceur d'une fermeté implacable. À l'inverse, Agade, la petite braine, paraissait d'abord revêche, puis la mobilité de ses muscles faciaux et les ridules de rire qui lui cernaient les yeux la rendaient bientôt chaleureuse et sympathique.

— Vous avez bien fait de vous séparer, attaqua-t-elle, dès qu'ils furent installés devant les plats, assis à même le dallage, sur la terrasse qu'éclairaient chichement quatre petites lunes. Et de vous déguiser, bien sûr. La Citadelle vous cherche, et c'est une consigne evre. (Agade attendait une réaction de surprise ; elle en fut pour ses frais.) Vous le saviez ?

— C'était facile à deviner. (Audham parlait la bouche pleine, les papilles survoltées du premier repas plus que simplement comestible qu'elle ingérait sur Mytale.) Qui les a alertés ?

— Ajina lorpal em Med-Sa-Bann… et Rag lorpal em Tann-Tori a confirmé, sur l'analyse du maire de Tann-Tori, ce crétin de Toussas. (Agade aurait pu manger du charbon ou de la craie avec la même sensibilité. Comme tous les braines, elle n'avait aucun palais.) Outre l'assassinat du qwest Diter, le message annonçait qu'Island fabriquait des mutes illes-nones pour prendre le contrôle du terrorisme hiume et que, malgré un certain laxisme, l'acen-ser, appuyé par l'Arbitre Safez, avait bien réagi et maîtrisait convenablement vos intrigues en Saraz. Une équipe assez importante, dont je faisais partie, a planché sur les conclusions et les recommandations de Toussas. Malgré quelques divergences, nous avons décidé de les adopter et notifié que, s'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter pour Saraz, il était important de vous arrêter avant la Cité puisqu'il s'agissait de votre seul objectif.

— Les evres ont suivi au pied de la lettre, enchaîna Deg. Ils ont organisé votre sabordage et nous ont confié l'étude prospective du rapprochement none-ille. (Le myste contenait manifestement une colère ancienne.) Vos agissements à Tann-Tori ne nous laissaient aucune liberté de mouvement. Il nous a donc fallu, à l'instar de nos collègues, suivre le scénario d'Ajina et Rag et étudie les répliques adéquates. Trois interventions ont été proposées. La première nécessite la formation de la plus grosse armada warshe que Mytale ait jamais connue pour remonter Saraz, débarrasser le Haut Sa-Bann des nones et traverser l'Icebeeds ou naviguer jusqu'en Island afin d'exterminer les illes ; la seconde exige le génocide pur et simple de tous les a-mutes d'ad-Anevraz et leur remplacement par une espèce servile, générée grâce à des mutations dans les labos de la Citadelle : une caste d'esclaves ; la dernière s'appuie sur la politique actuelle des evres : déléguer les problèmes en Saraz ; il suffirait d'accentuer le calvaire hiume dans les trois provinces d'ad-Anevraz pour en chasser les nones, de concentrer l'attention d'Island sur leur devenir en Saraz, d'accélérer l'indépendance du continent et de remplacer progressivement l'hiume actuel par un mutant à l'intellection limitée, physiquement assez dissemblable de lui pour que tout none ou ille soit reconnu du premier coup d'œil et tué sur place.

La voix de Deg n'avait fait que croître en fébrilité furieuse. Laiji l'arrêta en posant une main sur son épaule droite et prit le relais.

— Depuis une saison, je travaille à la restructuration politique de Mytale, commença-t-elle calmement, doctorale. Dans une commission qui étudie surtout la colonisation de Sylvair, l'autonomie de Saraz et la métamorphose d'ad-Anevraz en paradis de castes. Je travaille, directement sous les ordres de Sehang-evre, avec deux chessmas, quatre qwests et cinq autres mystes, à la tête de milliers de braines qui élaborent la Mytale de demain sans aucune considération humaine. Sehang nous a soumis les trois solutions énoncées par Deg et, sans trop de polémiques, nous avons opté pour la dernière, puisqu'elle s'intègre parfaitement dans nos schémas directeurs. Et nous l'avons finalisée. (Laïji fronça les sourcils et serra les poings jusqu'à en blanchir les articulations, mais sa voix ne quitta pas son registre tranquille.) Je peux essayer de freiner toute imagination perverse, et je le fais à la limite des risques qu'il m'est possible de tolérer. Une autre myste (probablement liée aux nones de Saraz) fait de même. Malheureusement, quelle que soit l'efficacité de nos modérations, ce ne sont que des modérations. Demain, le Mandat sera étendu à tout Ivrayn et le couvre-feu instauré dans toutes les villes, les favels seront les seules zones où l'hiume pourra aller à sa guise… Il va de soi que ces mesures seront suivies en Equorial et que la Citadelle incitera Djee Az à les adopter…

Deg lui coupa la parole pour substituer la colère à son exposé :

— Le lorpal em Foliale organisera officiellement d'ici un mois les premiers Jeux de Glades. Ils auront lieu dans une arène spécialement construite à cet effet, située au cœur de la Cité. Et comme si cela ne suffisait pas à encourager la pratique de ces boucheries, plusieurs evres assisteront en personne à ces jeux. (Deg ne maîtrisait plus sa voix, il criait presque.) Comment croyez-vous que sera accueillie cette première apparition publique ? (Aucun doute, il adressait son agressivité à Fyrh et Audham.) À cette occasion, l'un d'entre eux présentera le prototype d'une nouvelle caste : un slave. Une sorte d'hiume dégénéré, à peu près aussi intelligent qu'un chien, à peine moins costaud qu'un warsh, plus adaptable qu'un beese…

— Les slaves remplaceront d'abord les hiumes, évidemment, intervint Agade pour calmer le myste. Puis, petit à petit, ils se substitueront à la plupart des beeses, jugés trop fantaisistes, et aux sys, du moins dans leurs fonctions de police, puisque ceux-ci sont censés envahir l'Impérium. D'autres prototypes seront présentés aux Jeux, comme les dugs. Ce sont des animaux à mi-chemin entre le chien et le loup, dus à des mutations provoquées en Sylvair, qui seront affectés aux sys dans le but avoué d'annihiler l'avantage ksin et d'interdire définitivement ad-Anevraz aux illes. Il y aura aussi le rorq, une version amphibie du slave, conçue pour reprendre la suprématie maritime et fluviale à Island.

Agade s'interrompit et interrogea Laïji du regard. La myste hocha la tête et poursuivit :

— Les dugs et les rorqs ne sont pas au point, si j'ose dire. Les rorqs ne sont pas encore viables et trois dugs ne peuvent rivaliser avec un ksin, mais cela viendra trop vite pour qu'on s'en réjouisse et les slaves, eux, sont parfaitement opérationnels. (Son vocabulaire technique était choisi pour dédramatiser la situation.) Comprenez bien : les slaves sont des animaux que l'on dresse à une tâche mais, contrairement aux hiumes, ils bénéficieront d'un statut de caste et entrent dans le cadre d'une énorme réforme sociale, planifiée sur vingt ans, qui bouleversera le monde.

— Et vous êtes le déclic de cette saloperie ! explosa Deg-myste, le doigt pointé sur Audham, englobant de sa colère tous les illes impliqués dans le meurtre de Diter et, au-delà, tout Island.

L'abcès était crevé. Deg en était le seul soulagé.

 

*

**

 

Seddhi n'avait encore pas prononcé le moindre mot. D'abord, il ne comprenait pas la moitié de ce que disaient leurs hôtes ; ensuite, il lui semblait être exclu de ce monde de conspiration à longue échéance, et cela lui convenait. Mais quand le myste avait accusé Audh des maux d'un monde qui n'était pas le sien, il s'était laissé encourager par le feulement de Liet', que l'esclandre inquiétait.

Deg avait sursauté (Liet' était juste derrière lui) puis jeté un regard aussi négligent qu'agacé à cette boule de poil qui jouait au ksin.

— Tu te trompes de danger, Deg-myste, l'avait apostrophé Seddhi, à la surprise de tout le monde. En attendant qu'elle grandisse, c'est moi le ksin du groupe. (Et il lui avait balancé un sourire dans lequel il y avait tant de crocs que le myste avait blêmi. Audham avait du mal à retenir un fou-rire.) Je n'aime pas qu'on insulte mon ille.

Audh pouffa, puis à son tour, elle dut se mettre en colère. Le plateau (vide) de Seddhi s'éleva doucement à la hauteur du visage du warsh et y resta, le temps que Deg ponctuât sa démonstration d'une phrase particulièrement agressive.

— Dans ce cas, tu es le seul ksin à ne pas être à l'abri d'un tour de myste.

— Deg ! put juste dire Laïji, avant qu'Audh abattît le plateau d'un trait de dardelle.

La stupeur fut telle qu'elle profita d'un long silence pour ramener les esprits à plus de sérénité.

— J'ai compris ton message, Deg-myste, et je suis certaine que le mien ne t'a pas échappé. Maintenant, nous pouvons discuter. (Elle avait rengainé la dardelle aussi promptement qu'elle l'avait tirée du holster.) Je veux bien porter la responsabilité catalytique des réformes evres, mais je n'accepterai pas d'être plus qu'une excuse… Depuis combien de temps ces réformes se préparent-elles ? Vous y avez travaillé tous les trois et ce serait nous qui devrions porter le chapeau ? Ah non ! C'est un peu simpliste ! C'est comme si nous nous indignions que vous n'ayez pu obtenir mieux que ces saloperies, comme tu dis. L'un de vous a-t-il jamais pensé que son travail de sape serait facile ou agréable ? Non, n'est-ce pas ? Nous avons toujours su à quoi nous en tenir, alors évitons les leçons de morale.

— Je partage cet avis, s'immisça Agade.

— J'ai tué Diter pour venger Tag', d'accord, ne s'interrompit pas Audham. Mais voyez comme cela tombe bien : en l'éliminant, je protégeais le seul secret capable de renverser la Citadelle. Et merde ! (Elle était écœurée. Toutes les relations entre Mytans étaient des luttes d'influence, des épreuves de force, et elle ne comprenait pas qu'on pût gâcher autant de temps à s'étriper dans son propre camp.) À part une date, croyez-vous nous avoir appris quelque chose ? (Elle regarda Fyrh, en coin, et espéra ne pas s'être trompée. Apparemment, elle avait misé juste.) Bien, je résume : les illes vont être interdit de séjour ? Nous avons Island. Les nones vont passer un mauvais moment ? Ils vont avoir le Haut Sa-Bann. Les hiumes vont perdre leurs avantages de rebut, remplacés dans l'esclavage par des animaux ? Saraz peut accueillir tous ceux que nous aiderons à franchir le détroit. Bilan : pour peu que nous nous organisions, la fermeture d'ad-Anevraz aux a-mutes est une aubaine pour eux.

— Tu crois ce que tu dis ? demanda Laïji. Sérieusement ?

La question méritait une insolence, mais Audham s'était calmée. Elle opta pour le textuel.

— Oui, et les nones de Saraz aussi y croient. Demande à ta copine de la commission. (Laiji était outrée. Audh sourit.) Ta réaction est la démonstration idéale du seul problème que nous allons rencontrer : le racisme none-ille, dont les uns et les autres se gavent, bien sûr, mais dont tous ceux qui travaillent avec un groupe ou l'autre se font les porte-parole. Nous aurons l'occasion d'en reparler quand Lodh et Ryline nous auront rejoints… Pour l'instant, pouvez-vous me faire entrer à la Citadelle ?

Fyrh sursauta. La formulation de l'interrogation ne lui paraissait pas cadrer avec leurs intentions initiales. Les mystes échangèrent une pensée, mais Agade leur vola la réponse.

— Sans problème. (Elle haussa les épaules.) Déguisée comme tu l'es, pour peu que l'un de nous t'accompagne, même de jour, personne ne te posera la moindre question. Une fois sur place, Ronan te prendra en charge.

Audh n'osa pas demander qui était Ronan.

— Ta… requête est curieusement présentée, s'étonna enfin Laïji. Je… Pardonne mon indiscrétion et ma maladresse, mais on dit beaucoup de choses sur toi et nous ne savons pas comment les interpréter… (Elle était assez mal à l'aise. Ce souci venait un peu tard dans la conversation, et il était lié à un rapport inhabituel dans ses relations avec des illes.) Ce n'est pas un hasard si, aujourd'hui, nous souhaitons entendre les justifications d'Island, tu comprends ? Trop d'événements curieux se succèdent et…

Elle se tut.

— Et ? insista Audh.

— Et Island manque de cohérence, pour ne pas dire de bon sens, acheva sèchement Deg. (Il n'était décidément pas un adepte de la circonlocution). Es-tu seulement ille ?

— Tu penses que non, se mêla Fyrh, pour éviter à Audham de commettre un impair. Pourquoi se fatiguerait-elle à répondre ? Depuis que je t'écoute, je me dis que tu entends mieux la propagande evre que la parole d'Island.

— Peut-être parce qu'en certains domaines, chaque fois que je peux vérifier quelque chose, je ne constate que les omissions d'Island.

Tout à coup, Audham se prit de sympathie pour Deg. Il n'était pas le paranoïaque hargneux qu'elle croyait, simplement il en avait marre (comme elle) d'être manipulé en aveugle, et il ne croyait plus à l'humanisme ille, ni à une quelconque efficacité des conspirations d'Island. Fyrh arriva à cette conclusion en même temps qu'elle. Il fit la moue.

— Nous cachons trop de secrets, c'est cela ? interrogea-t-il d'une voix très compréhensive. À quoi te servirait-il de savoir que nous allons tuer Nadija Sin, Deg-myste ? Et toi, Laïji ? Et toi, Agade ? À redouter qu'une maladresse vous trahisse et qu'un myste plus puissant vous sonde ? À mettre en danger notre mission par votre simple connaissance de son existence ?

Les trois interpellés étaient effarés, et de plus en plus pâles. Ils n'avaient aucun doute ; cela s'accordait avec certaines rumeurs : Audh Onido Dham était venue mettre un terme aux recherches de Nadija Sin, et Fyrh leur confiait le pire des fardeaux. Audh admirait le talent et la facilité avec lesquels l'ille avait retourné la situation. Il redoubla de finesse.

— Vous avez énoncé les actions de la Citadelle pour les années à venir, et Audh vous a démontré l'aubaine que chacune d'elle peut représenter si nous nous y prenons bien. Mais il en reste une qui dépend d'un seul individu et qui vise à exporter l'oligarchie evre dans toute la galaxie. Contre cela, ni les nones, ni vous, ni nous ne pouvons quoi que ce soit, sinon enfermer à jamais le cerveau sur lequel repose la puissance evre derrière un mur de silence. Connaissez-vous quelqu'un capable d'affronter Nadija ?

Personne ne dit mot.

— Audh Onido Dham va le faire, pour Mytale et pour tous les mondes de l'univers humain. (Il se leva.) Vous voulez un autre secret ?

Ils souhaitaient seulement n'avoir jamais eu vent de celui-là.

Le choix du Ksin
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